Le nom de brutalisme est souvent mal compris. Il évoque la dureté, voire la grossièreté. Pourtant, la racine du mot ne renvoie pas à la brutalité, mais au matériau. L’expression béton brut désigne un béton non traité, laissé à l’état brut. Les bâtiments qui se sont élevés dans de nombreuses villes des années 1950 au milieu des années 1970 ont érigé en principe le fait de laisser le béton sans enduit ni peinture, tel qu’il sort du coffrage.
Si les bâtiments brutalistes suscitent aujourd’hui un regain d’intérêt, ce n’est pas un hasard. Ces constructions promettent l’honnêteté plutôt que l’ostentation : ce qui porte ne cache pas qu’il porte, ce qui couvre ne cache pas qu’il couvre. Comprendre d’où vient le brutalisme aide aussi à saisir l’impression qu’il crée à l’intérieur et la manière dont ses surfaces dures s’équilibrent avec le bois et le tissu.
L’origine du nom et l’idée du béton brut
On cite généralement comme point de départ du mouvement l’immeuble de logements de Le Corbusier à Marseille, l’Unité d’habitation. Dans ce bâtiment achevé en 1952, le béton était laissé apparent, avec les empreintes de ses coffrages en bois. Ces traces n’étaient pas vues comme des défauts, mais comme un témoignage montrant clairement comment l’édifice avait été construit.
En Angleterre, le couple Alison et Peter Smithson a fait sien le concept de « nouveau brutalisme ». Le critique Reyner Banham a porté le débat devant un large public avec un article du même nom publié en 1955. Pendant la reconstruction d’après-guerre, écoles, bibliothèques, bâtiments municipaux et logements sociaux devaient être construits vite et à un coût relativement faible. Le béton répondait à ce besoin de façon à la fois économique et très expressive. Le terme est rapidement devenu moins le nom d’un style qu’une attitude. Le but était de montrer le matériau, la fonction et le mode de construction d’un bâtiment tels qu’ils étaient.
Masse, rythme et matériaux honnêtes
Un bâtiment brutaliste se reconnaît facilement de loin. Des masses lourdes et sculpturales, de profondes ouvertures de fenêtres et le rythme puissant créé par la répétition d’éléments en béton sautent aux yeux. L’édifice ne cherche pas à paraître léger : au lieu de cacher son poids, il l’ordonne. Le véritable ornement de cette architecture, c’est l’ombre. À mesure que le soleil se déplace, les renfoncements profonds redessinent la façade tout au long de la journée.

L’hôtel de ville de Boston est l’un des exemples les plus connus de ce langage. Inauguré à la fin des années 1960, le bâtiment fait sentir son poids vers la place en contrebas grâce aux rangées de bureaux en saillie de ses étages supérieurs. Les bâtiments fédéraux de Marcel Breuer à Washington, ou ceux qu’Altuğ et Behruz Çinici ont conçus pour le campus de l’Université technique du Moyen-Orient (METU) à Ankara, sont autant d’interprétations différentes de la même approche.
Au cœur de cette architecture se trouve une idée d’honnêteté. Le matériau se montre tel qu’il est, la structure porteuse n’est pas dissimulée, et même l’empreinte du coffrage devient partie intégrante du dessin. Qu’on l’aime ou non, un bâtiment brutaliste dit clairement ce qu’il est. Cette franchise a longtemps rendu le mouvement controversé. Certains bâtiments ont été démolis, d’autres sont aujourd’hui placés sous protection.
Le béton à l’intérieur : lumière, ombre et plafond
On parle surtout du brutalisme à travers ses façades, mais c’est à l’intérieur qu’il révèle son vrai caractère. Les murs et plafonds en béton ne renvoient pas la lumière de façon crue : ils l’absorbent et l’adoucissent. Les plafonds à caissons, c’est-à-dire des dalles divisées par des renfoncements en grille, allègent la structure tout en offrant à l’œil un repère d’échelle dans une grande salle.

Les stations du métro de Washington conçues par Harry Weese en sont un bel exemple. Dans les premières stations, ouvertes en 1976, des voûtes en béton à caissons couvrent les quais. Un éclairage indirect vient frapper ces caissons et crée, sous terre, une sensation d’espace inattendue.
Le même principe vaut pour les lieux où l’on séjourne longtemps, comme les bureaux et les bibliothèques. Dans une enveloppe dure, la provenance de la lumière, la façon dont elle se diffuse et la surface sur laquelle elle tombe déterminent toute l’atmosphère de l’espace. Dans les intérieurs brutalistes, la lumière du jour filtre souvent par des puits de lumière ou par des niches profondes. Les surfaces de béton marquées par les coffrages ou bouchardées s’animent sous une lumière rasante. Le même mur paraît être deux surfaces différentes le matin et le soir.
La chaleur qui équilibre les surfaces dures
Seul, le béton est un matériau froid. Ce qui rend habitables les meilleurs exemples du brutalisme, c’est que cette froideur y est délibérément contrebalancée. Le bois, la laine, le cuir et le lin apportent, aux côtés du béton, une réponse à la fois visuelle et tactile.
L’Institut Salk de Louis Kahn, achevé en 1965, compte parmi les exemples les plus cités de cet équilibre. Les panneaux de teck insérés entre les surfaces de béton lisse ramènent la géométrie sévère du bâtiment à l’échelle humaine. À la bibliothèque centrale d’Atlanta, connue comme le dernier bâtiment de Marcel Breuer, des mains courantes en bois reposent de même sur des garde-corps en béton marqués par les coffrages. Tout ce que touche la main est chaud.

Le tissu joue un rôle comparable. Dans les espaces de béton durs et réverbérants, les tissus d’ameublement à la texture épaisse, les tapis et les rideaux atténuent le son et reposent le regard. La fréquence des tons chauds de terre dans les intérieurs de l’époque peut aussi être rattachée à cette recherche.
Un langage brutaliste dans le bureau d’aujourd’hui
Aujourd’hui, le brutalisme entre généralement dans les intérieurs de bureaux non comme un ensemble, mais comme une attitude. Plafonds en béton apparent, poteaux sans enduit et réseaux techniques visibles se retrouvent aussi dans les nouveaux bureaux. Le but n’est pas la dureté, mais de montrer la structure de l’espace sans la cacher. Dans ces bureaux, panneaux acoustiques, tapis et sièges tapissés de tissu réduisent la réverbération, tandis qu’un éclairage aux teintes chaudes adoucit le gris du béton.

Pour que ce langage reste confortable dans un bureau, la mesure est là encore l’équilibre. Il n’est pas nécessaire de montrer le béton sur chaque surface. Laisser un mur ou le plafond apparent suffit généralement ; le reste peut être complété par des matériaux plus calmes. Une table de travail en bois foncé devant un mur de béton, un cuir ou une laine aux tons chauds à côté d’une surface grise répartissent le poids. Le mobilier aussi peut tirer des leçons du brutalisme. Volumes pleins, lignes nettes et surfaces débarrassées de tout ornement superflu trouvent naturellement leur place dans ces espaces.
L’idée la plus précieuse que le brutalisme nous a léguée est d’accepter le matériau tel qu’il est. Lorsque béton brut, bois véritable et tissu qui ne cache pas sa texture se rencontrent, il en résulte un espace ni froid ni ornementé, mais calme et sûr de lui. Pour trouver cet équilibre dans un bureau de direction ou un salon, le béton n’est pas indispensable : des matériaux honnêtes, des volumes pleins et une texture chaleureuse suffisent.