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Bauhaus : une idée simple, du tube d’acier au bureau d’aujourd’hui

12 octobre 2026 · 4 min de lecture

Au printemps 1919, une petite école ouverte à Weimar a radicalement changé le regard du XXe siècle sur les objets et l’espace. Fondé par Walter Gropius, le Bauhaus n’a vécu que quatorze ans. Pourtant, il n’est pas du tout difficile de retrouver aujourd’hui sa trace dans la chaise sur laquelle nous sommes assis, le bureau sur lequel nous travaillons ou la cloison vitrée d’une salle de réunion.

Il serait trompeur de voir dans le Bauhaus un répertoire d’ornements. Il s’agissait moins d’un catalogue de formes que d’une question : à quoi sert cet objet, et comment peut-il remplir cette fonction sous sa forme la plus simple ? Dans cet article, nous verrons comment cette question est née, par quels matériaux on y a répondu et comment elle s’est transmise aux espaces de travail d’aujourd’hui.

Une école éphémère, de Weimar à Dessau

Gropius a commencé par réunir l’académie des beaux-arts de Weimar et l’école des arts et métiers. Son objectif était de rassembler le peintre, le sculpteur et l’artisan dans le même atelier. Les élèves apprenaient d’abord à connaître les matériaux, puis travaillaient aux côtés de leurs maîtres dans l’un des ateliers : métal, bois, tissage ou céramique. Le corps enseignant comptait aussi des peintres comme Wassily Kandinsky et Paul Klee.

En 1925, l’école s’est installée à Dessau. Le nouveau bâtiment, conçu par Gropius et inauguré fin 1926, incarnait dans sa propre matière la pensée de l’école. La façade de l’aile des ateliers était entièrement vitrée ; l’ossature porteuse restait à l’intérieur et la façade était suspendue comme un léger rideau. La lumière du jour parvenait jusqu’aux établis. Le bâtiment est aujourd’hui inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Hannes Meyer a pris la tête de l’école en 1928, puis Ludwig Mies van der Rohe en 1930. Face aux pressions politiques croissantes, le Bauhaus s’est d’abord installé à Berlin, avant de fermer en 1933. Une grande partie des enseignants et des élèves ont quitté le pays, et l’idée s’est répandue dans le monde avec eux.

La fonction d’abord

Le principe de l’architecte américain Louis Sullivan, « la forme suit la fonction », est devenu au Bauhaus presque une méthode de travail. Pour concevoir une lampe, une théière ou une chaise, la première question portait sur la manière dont l’objet serait utilisé. Chaque détail qui l’alourdissait, le rendait plus difficile à nettoyer ou plus coûteux à produire était remis en question.

Cette sobriété était au fond une question d’honnêteté. Le matériau se montrait tel qu’il était, les assemblages n’étaient pas dissimulés. La proportion, la lumière et la surface elle-même prenaient la place de l’ornement. Les pièces produites dans les ateliers étaient conçues comme des modèles que l’industrie pourrait reproduire. L’idée d’unir l’art et la technique, mise en avant lors de l’exposition de l’école en 1923, résume en quelque sorte cette approche.

Fauteuil standard du Bauhaus aux lignes sobres, en bois verni et contreplaqué
Fauteuil standard conçu par Erich Dieckmann dans les ateliers du Bauhaus, Weimar, 1925 · Image : Daderot, CC0

Ces idées peuvent sembler banales aujourd’hui. Pourtant, les maisons et les bureaux des années 1920 étaient remplis de meubles lourdement sculptés, d’épais rideaux et de recoins sombres. L’espace ouvert, lumineux et léger que proposait le Bauhaus paraissait alors assez radical.

Le tube d’acier : un fauteuil né d’un guidon de vélo

La contribution la plus durable du Bauhaus au mobilier est peut-être l’entrée du tube d’acier dans la maison et le bureau. Le jeune Marcel Breuer était arrivé à l’école comme élève et avait pris la tête de l’atelier de mobilier pendant la période de Dessau. On raconte qu’il s’est inspiré du guidon cintré de sa bicyclette pour dessiner, en 1925, son premier fauteuil en tube d’acier. Dans ce fauteuil, que l’on appellera plus tard « Wassily », d’après le prénom de Kandinsky, la structure est entièrement apparente ; ce sont des sangles tendues de cuir ou de tissu qui soutiennent la personne assise.

Fauteuil de Breuer à structure en tube d'acier chromé et sangles de cuir rouge
Fauteuil en tube d’acier de Marcel Breuer, 1925 (reproduction), University of Arizona Museum of Art · Image : Daderot, CC0

Le tube d’acier était léger, résistant, facile à nettoyer et pouvait être cintré en série à l’usine. Ce matériau a rapidement donné naissance à un nouveau type de chaise : la chaise en porte-à-faux, sans pieds arrière, qui fléchit légèrement sur un seul tube continu. Après un premier essai de l’architecte néerlandais Mart Stam, Mies van der Rohe et Breuer ont proposé leurs propres interprétations. Le modèle de Breuer de 1928, à assise cannée, est toujours fabriqué aujourd’hui.

Ces chaises sont légères, visuellement comme physiquement. Sous elles, la lumière et le sol restent visibles, et la pièce ne paraît pas encombrée. C’est aussi pourquoi, un siècle plus tard, on les retrouve si souvent dans les salles de réunion.

Mies van der Rohe et le mur de verre

Avant même de devenir le dernier directeur du Bauhaus, Mies poursuivait la même pensée en architecture. Le pavillon allemand qu’il a conçu en 1929 pour l’Exposition internationale de Barcelone, avec ses fines colonnes, ses murs librement disposés et ses grandes surfaces vitrées, est considéré comme l’un des tournants de l’architecture moderne. Le fauteuil en acier garni de cuir conçu pour le pavillon est encore utilisé aujourd’hui dans les bureaux de direction et les espaces d’attente.

La formule « less is more », indissociable du nom de Mies, est peut-être le résumé le plus bref de la pensée du Bauhaus. Dans cette optique, le vide compte lui aussi parmi les véritables matériaux de l’espace. Installé à Chicago à la fin des années 1930, Mies a poussé l’idée plus loin encore avec l’ossature en acier et le verre. Achevée en 1951, la maison Farnsworth ressemble à une pièce unique entourée de verre sur ses quatre côtés ; la cuisine, deux salles de bains et les installations techniques sont regroupées dans un noyau central habillé de bois.

Dans cette maison, le mobilier ne cloisonne pas l’espace ; il signale seulement les zones d’usage. Un tapis définit le coin salon, une table le coin repas. L’idée de séparer, dans les open spaces d’aujourd’hui, les zones de travail, de réunion et de détente sans élever de murs est apparentée à cette approche.

Les traces du Bauhaus dans le bureau d’aujourd’hui

Gropius et Breuer ont enseigné à Harvard, Mies à Chicago. Les architectes qu’ils ont formés ont conçu les immeubles de bureaux de l’après-guerre, et les principes du Bauhaus sont rapidement devenus le langage commun de l’architecture d’entreprise. Façades vitrées, plateaux ouverts, systèmes de bureaux modulaires et fins pieds métalliques sont aujourd’hui les éléments les plus visibles de cet héritage.

Fauteuil de repos de Marcel Breuer au corps galbé en bois lamellé cintré
Chaise longue conçue par Marcel Breuer pour Isokon à Londres, 1935 · Image : Daderot, CC0

Dans un bureau de direction, la même question reste valable : à quoi sert ce meuble ici ? À mesure que disparaissent les portes superflues, les socles massifs et les ornements qui morcellent les surfaces, la pièce gagne en calme, en ordre et en longévité. L’héritage du Bauhaus n’est pas synonyme d’espace froid et stérile ; il rappelle que le bon matériau, la juste proportion et une fabrication soignée se suffisent à eux-mêmes.

Pour transposer cette approche dans un bureau ou une maison d’aujourd’hui, inutile de copier toute une époque. Confier à chaque meuble une seule tâche à bien remplir, montrer le matériau sans le dissimuler et laisser dans la pièce un vide où la lumière puisse circuler suffit bien souvent.